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Université de rentrée

UR 2026 : Intervention de Jean-Louis Borloo

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Intervention de Jean-Louis Borloo, ancien député-maire de Valenciennes, ancien ministre d'État

Mon cher François, c'est bien d'être à la maison.

Ma famille est de Beaunieu, c'est à 15 km. Et puis Bordères c'est la maison aussi, pour dire les choses simplement, au-delà des choses de la vie. Je suis content d'être là, écouter un des plus grands avocats de tous les temps, confronté à la situation... Non mais je veux dire, il faut passer du rôle d'acquittator à se mettre les mains dans le cambouis. Bravo et merci de l'avoir fait. 

Moi j'étais très très heureux. Maire, membre du gouvernement, j'étais très très heureux. Désolé, j'y peux rien, le bonheur est congénital. Et je suis parti il y a 13 ans.

Et si j'éprouve le besoin de dire des choses, de passer pour un café avec toi de temps en temps, c'est que je pense que oui, on est à la fin d'un cycle, mais qu'on ne va pas résoudre le sujet du cycle. En passant notre temps à dire que c'est de la faute de ceux qui n'ont pas gouverné si les Français sont de mauvaise humeur. Pardon, mais je pense que ça ne marche pas comme ça. Je pense qu'on est à la fin d'un cycle parce que la France vit dans le jardin de Dieu.

Et quand tu es dans le jardin de Dieu, où tout est beau, tout est facile, plus facile qu'ailleurs, les montagnes, les forêts, le truc, la culture, l'agriculture, bref, les ingénieurs, enfin tout ça, eh bien tu laisses dériver les trucs, tu ne t'adaptes pas quand tu es dans le jardin de Dieu. Et il faut qu'il y ait des moments un peu durs, un peu clairs, où tu te remets vraiment en cause. La France sait le faire de temps en temps. Je pense qu'on est à un de ces moments-là. On est au fond comme à la fin d'une forme de monarchie de juillet, où le système était en décalage par rapport à la puissance de la France de l'époque.

Si je vous dis ça, c'est parce qu'on ne peut pas passer à côté de l'idée qu'au fond, on a un certain nombre de difficultés opérationnelles qui, pardon, ne sont ni de la faute des sauterelles venant de Mauritanie, ni de la guerre en Ukraine. Je veux dire la situation de la jeunesse de France, à l'Azur, PJJ, les 50-60 000 enfants soldats, c'est-à-dire ceux qu'ont touché une arme avant la puberté, la violence pré-pubère, la situation de notre chaîne, je veux dire, tu as fait absolument tout ce qui était possible dans le monde contraint qui était le tien, mon cher garde des Sceaux, etc. qu'on devienne  importateur net d'agriculture.

Sauf à penser qu'on est dirigé par des gens pas très bons, pas très bien formés ou indifférents, ce qui n'est évidemment pas le cas. Il est autorisé de se poser la question de notre mode d'organisation. J'ai pas mal travaillé dans des entreprises en difficulté au début de ma vie. Les règles sont toujours les mêmes. Les pires comptes sont flatteurs par rapport à la désorganisation qui amène les comptes. C'est en fait l'organisation et les ressources humaines, ces ressorts, qui amènent la performance. Donc on n'a pas un problème de déficit, on a un problème d'organisation qui amène le déficit. Pourquoi ?

Je pense qu'on est rentré dans un système sur lequel, sans s'en rendre compte, et de toute bonne foi, par une succession de décisions pertinentes, chacune, à la fin, nous ne sommes plus ni un État centralisé, ni un État fédéral. Nous sommes une organisation totalement hybridée où en gros tout le monde fait tout. Ce qui pourrait être assez sympathique, sauf qu'en termes d'efficacité c'est une catastrophe absolue. Pardon de dire, mais ce n’est pas raisonnable qu'il y ait 7 acteurs pour une crèche, 7 acteurs pour une usine, 42 autorisations administratives pour le logement, j'en passe et des meilleurs. On a au fond garder la structure d'influence centralisée, mais le point opérationnel il est ailleurs, c'est 800 milliards le paritarisme, qui n'est plus un paritarisme du coup parce qu'on est hybridé, qui est un truc où il y a les conventions avec Bercy, enfin 800 milliards - les collègues de l’État c'est 340, 350, les ordres de grandeur - il faut se rendre compte à quel point notre système est devenu dément. On passe notre temps en comité de suivi de... de comités, enfin les appels d'offres. Le système français est unique au monde. Tous les États ont un mode d'organisation, pas nous. On n'est plus centralisé et on n'est pas autre chose.

Et je pense que la déperdition est telle, la confusion est telle qu'il faut bien regrouper et donc on passe notre temps à avoir des comités de suivi, des comités de pilotage, des réunions à n'en plus finir avec des acteurs tous aussi impliqués les uns que les autres et tous aussi estimables que les uns que les autres.

Prenons l'exemple de la jeunesse pour en prendre un truc simple. Quand t'es pas tout à fait dans le moule, il y a un petit sujet. L'ASE, la PJJ, la Ville, l'agglo, le département, la CAF, la MSA, c'est en zone rurale, l’État régulier, la politique de la Ville, plus les assos évidemment de l'ensemble du système. Pardon, mais je n'ai jamais vu un ado frapper à la porte du dispositif. Comme dit l'Africain, il faut tout un village pour élever un enfant. Il faut une équipe autour de l'enfant. Il y a un endroit, je vous le donne comme ça, parce que c'est assez bien géré ça, c'est Orléans. Orléans c'est assez simple, pourtant c'est les mêmes règles.

Il se trouve qu'avec le temps, ça s'est organisé comme ça. Orléans c'est simple, quand Benoît ou Bob ou Ahmed à 15h10, tu vois qu'il ne va pas bien ou qu'il va faire un truc qui n'est pas bien pour les autres, le truc se déclenche instantanément. Le prof prévient immédiatement, on le dit à les chefs d'établissement, qui prévient immédiatement tout le dispositif. Alors, les pédopsychiatres à l'hôpital, le commissaire, la ville, les adultes relais qui vont voir les parents. On prend le Benoît en question à 15h22, il est sur un tatami avec un... Enfin bref, selon la problématique. Il n'y a plus qu'une seule équipe.

Ma conviction, François, c'est que nous qui sommes... qui souhaitons un État fort, mais qui souhaitons que les peines et soins soient traités dans la proximité, en plein exercice, c'est quand même notre philosophie de pensée générale. En fait, on n'est pas là-dedans. L'État n'est pas fort parce qu'il s'occupe de tout. Un État à ce point empêtré n'assure pas ses responsabilités de l'avenir, de recherche, de quantique, d'espace et de sécurité, les grands enjeux sociétaux, la justice, la collecte. C'est ça son rôle. Mais pardon pour le reste, les peines et soins, c'est la province. Et la province, c'est un seul organisme.

Tu ne peux pas avoir sept organismes qui s'occupent de tout. Ma conviction, mais peut-être que je me trompe, mais en tout cas, ça mérite au moins d'être soumis au débat. Ma conviction absolue, c'est que notre drame, c'est un problème d'organisation.

Le deuxième sujet, François, tu le connais mieux que quiconque, c'est que je pense qu'avec le temps, on est devenu consanguins. Je m'explique. Avec le temps, de fait, la culture des inspecteurs de haut niveau, des contrôleurs de haut niveau et des conseillers de haut niveau l'a emporté sur celle des producteurs. La France, c'est les phares et balises. La France, c'est la mer et les océans, c'est Kourou, c'est le parc technogére, c'est l'agriculture de haut niveau à l'université de Montpellier, c'est les médecins, c'est la recherche, c'est ça la France. C'est la poésie, c'est des artistes, c'est des sportifs incroyables.

Elle s'est réduite à une équipe dont la culture principale est celle de l'inspection et du contrôle. À titre individuel, ils sont exceptionnels, exceptionnels. Mais tu sais, quand dans un groupe humain, tu prends statistiquement un groupe humain, un groupe humain, tu as un regard d'ouvrier, de polytechnicien, de prof de sciences nat, de pianiste dans un bordel, de je sais pas quoi, d'avocat, de journaliste, bon bref. Et puis dans le groupe d'édistes, tu as un qui est l'organisateur du travail des autres, on appelle ça le manager, privé ou public, peu importe, et il en faut, il en faut.

Et c'est riche ça, et c'est un regard croisé qui est pollinisé. C'est pour ça qu'il y a des abeilles. Et dans l'action c'est bien qu'il soit pollinisé.

À quel moment tu sais que la tribu va mourir ? C'est vachement simple, c'est quand un regard a pris 100% du pouvoir. Il y a des petites résistances, mais quand un regard... Si la France était dirigée que par des profs de sciences nat, ce ne serait pas une bonne idée. Eh bien elle ne peut pas être dirigée que par des inspecteurs et des contrôleurs. C'est impossible. La tribu est en train petit à petit de mourir juste parce qu'il n'y a plus d'enrichissement du regard ou de la curiosité des autres cultures. Et tu le sais mieux que quiconque François. Tu en es un exemple absolu.

François tu es ce que tu es parce que ton père, parce que le tracteur, parce que Bordères, parce que ta famille, parce que les hommes, parce que la... C'est ça ce que tu es. Et qu'on le veuille ou non, on peut avoir énormément de tendresse. Pour nos dires actuels, parce que je sais à quel point c'est difficile, c'est affreusement difficile. Mais je vous dis simplement, si la France ne retrouve pas de la pollinisation du regard dans les équipes, Si on n'est pas capable de ça, alors je suis moi convaincu qu'on ira encore d'échec en échec. C'est impossible autrement.

Moi je suis juste venu, moi je ne demande rien, je suis juste venu vous dire, dans cette maison qui est une maison de la pluralité, la maison de 1905, c'est-à-dire on accepte tout, tout le reste, le fait de croire, de ne pas croire, de cette diversité de regards, je suis content qu'il y ait notre Premier ministre qui soit là. Mais ça ne peut pas être juste un accord. Il ne faut pas que ça soit perçu par les gens comme une espèce de « oui, on réunit parce qu'on déteste les autres, de quoi juste continuer un peu entre nous » . Ça ne peut pas être ça. Je vous le dis avec une énorme tendresse et une énorme affection.

Il y a dans ce pays des maires extraordinaires et extraordinaires qui ont été réélus dans des endroits d'une complexité extraordinaire. Je pense à l'attache à Bouchard, je pense... Je pense au maire de Garnier-Guennais, je pense à Nouméa, enfin il y en a plein. Mais il y a aussi des gens, des entrepreneurs, des avocats dans des circonstances bien particulières, des agriculteurs, enfin bref, les forces vives de la nation.

En soi, s'il y a un rôle que cette maison doit avoir, avec d'autres, pas seul évidemment, c'est de permettre à ces forces vives extraordinaires de notre pays, qui finalement on considérait qu'avec le temps on avait sous-traité aux inspecteurs. en tout genre, aux contrôleurs, aux conseillers d’État, tout ce que vous voulez, qui une fois de plus sont des gens... Le drame de notre affaire, c'est qu'ils sont tellement engagés, tellement sympathiques, tellement convaincus, que tu ne peux pas leur en vouloir. Et donc ça dure un peu plus longtemps que nécessaire. Tout seul, ça ne peut pas marcher.

Donc le rôle, me semble-t-il, de cette famille, c'est de réunir les forces vives qui considèrent que ce n'est plus leur affaire, que c’est déjà sous-traité. que les candidats sont déjà désignés, et pardon de dire, le sujet ce n’est pas l’élection présidentielle. Le sujet c'est la stratégie française des dix ans qui viennent. Le sujet c'est la feuille de route du redressement de la France. Le sujet c'est une équipe ultra préparée pour ce redressement, et dans cette équipe il faudra bien qu'il y ait quelqu'un à l'Élysée il faudra bien qu'il y ait quelqu'un à Matignon, il le faudra bien.

Mais c'est pas l'idée qu'il y a une religiosité de l'élection présidentielle, où tout d'un coup avec cinq émissions de télé, avec les meilleurs journalistes, avec un petit peu de justice de temps en temps, c'est vrai, en plus, qui se mêle du scénario. On allait tout trouver, puis après on verrait comment on fait un gouverneur. Mais si on ne commence pas par ultra préparer les équipes, dans le niveau de difficulté dans lequel nous sommes, je pense qu'il n'y a pas de solution. En tout cas, je suis heureux d'être venu, François. Je t'embrasse.

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